Dystopie autour de Carlos Chacín ou
Essai pour une biographie d’artiste By Santi Montero

 

On recherche toujours une origine là où il n’y en a pas. Et, il n’y en a pas parce qu’il existe toujours une origine à l’origine, et que d’ailleurs l’origine en soi est un non-lieu. Ce n’est ni un point-matière, ni un instant pris dans une forme du temps. C’est donc une simple référence ou un accord tacite, faits pour que nous puissions nous entendre entre nous. Il en va de même pour la biographie, même la liste la plus rigoureusement méthodique, énumérant des dates et des faits avérés, naissance, école, université, œuvre, décès… est truffée de faussetés. Que savons-nous des réelles conséquences et de l’impact d’une expérience ? Sans nul doute, une liste vierge bardée de tirets de-ci de-là avec en conclusion, il en traversa certain, s’approcha d’autres, en reconnus parfois et en oublia beaucoup… serait la plus authentique. Elle n’aurait de cesse de perdre le graphe pour faire jouer la biologie de l’artiste, il y aurait des tirets de références, la Colombie, Cuba, l’Italie, la France, le Japon… mais esquisser d’autre façon, afin non pas de retomber sur nos pieds, mais plutôt de basculer autrement. C’est en effet mon propos, faire une dystopie de l’artiste, sans prétendre pour autant avoir découvert un genre, car il s’agit toujours d’une bio-graphie. D’autant plus qu’au travers de l’œuvre de Carlos Chacín, j’ai appris qu’il y a toujours des tensions entre les sèmes et même en eux, que bio et graphe ne s’accompagnent pas sans violence, sans connivences et tromperies, sans accords et sans mépris, et peu importe quels ils sont précisément. Et pourquoi dystopie ? Parce que je ne peux dire une vérité qu’en annonçant que je mens, j’évite ainsi les regards intentionnés et la dialectique.

 

Le premier moment d’une ébauche, si on y pense bien, c’est toujours le devenir incertain d’un quelque chose pourtant déterminé à l’avance. Qu’il s’agisse d’un trait de dessinateur ou d’un simple point atomique dans l’infini, il faut certaines nécessités primaires tels qu’un lieu et une circonstance particuliers pour que ce devenir se réalise. Autant dire qu’avant qu’une courbe ou une ligne soit tracée d’un point à un autre, avant que la trace devienne une forme, il faut avant tout un environnement pour donner du sens à l’histoire qui va venir. Mais qu’est-ce qui détermine ? Est-ce le simple espace-temps dans lequel quelque chose naît, ou plutôt la somme des conjonctions naturelles et des rapports humains qui luttent en créant souvent dans le déni un environnement singulier ? Dans les deux cas, on comprend déjà un peu mieux les raisons pour lesquelles nous tombons si facilement dans l’erreur quand nous nous affirmons, être de pur créateur, et alors on néglige ce qui nous détermine profondément, ou à l’inverse quand on s’incline à n’être plus que le produit de certains lieux, d’une certaine époque, oubliant du coup notre capacité à devenir créateur de vie.

S’il en va ainsi pour tous les hommes, en ce qui concerne l’artiste cette condition devient une singularité. Et cela fait une sacrée différence. Cela tient au besoin de s’extraire du quotidien et de son existence intime, et de faire de cet écart un désir tel, que c’est même cet écart qu’il revisite sans cesse, qu’il réévalue et rejette. L’artiste est déterminé par une indétermination sans cesse malmenée, sans quoi son désir d’artiste court le risque de perdre sa vigueur essentielle. En d’autres mots, l’artiste s’accommode aisément de son existence, quelle qu’elle soit, de ses origines ou de ses lieux, car c’est seulement son rapport à l’indétermination qui est la source de sa folie et responsabilité esthétiques. S’il sort de sa zone de confort personnelle, c’est pour l’indétermination. Ce qui l’incommode vraiment, c’est l’immobilisme dans la répétition d’un même quotidien, ce qui le provoque c’est la répétition des différences en vue de découvrir le facteur différentiant. Pour Einstein, par exemple, il y a de la folie à chercher des conséquences différentes pour une même action, je ne sais pas si c’est de la folie ou alors schizophrénique, parce que ce n’est pas la conséquence que l’artiste recherche, même s’il projette sans cesse des tâches de vins, des mâchoires ou des barbelés, c’est la différence, pas celle qui différentie un vin d’un autre, une tâche d’une autre, il sait bien que l’ivresse sur le bateau est la même, pourtant non, c’est tout de même dans la répétition et dans la durée, que l’esprit esthétique perçoit un instant donné la véritable différence, l’indétermination. Il est un chercheur d’or ou d’émeraudes qui gratte et creuse sans cesse et ne revient chez lui qu’avec une pépite qui est une nouvelle matière à polir. Et vous verrez comment ça se manifeste chez Carlos Chacín.

Tandis que nos compulsions nous mènent à la répétition d’un quotidien qui s’accommode à nos désirs hystériques, l’artiste au contraire s’accommode de tout, tant qu’il perçoit chaque fois différemment les différences dans son désir d’existence. L’un est pure détermination normée et donc insatisfaction, l’autre pure indétermination en devenir et donc quiétude. Mais nous savons que ce n’est pas tout à fait comme ça. L’un et l’autre s’attirent et chacun devient le responsable de l’autre. Sinon, nous aurions vraiment deux polarités distinctes, l’individu se désirant d’inquiétude d’un côté et l’artiste de l’autre résolut à ne plus concevoir que l’art pour l’art. Sans doute sommes-nous proches de cet état apocalyptique, il existe bien un art contemporain investi par les marchés, comme il y a aussi une philosophie investie par la politique. D’ailleurs, l’art et la philosophie sont des jumeaux, si l’un meurt l’autre suit. Sauf, qu’il n’y a pas de polarité dans une biologie naturelle, pas de norme, pas d’origine, pas de début et pas de fin, donc pas de véritable mort. D’ailleurs, l’art et la philosophie peuvent perdre leurs chaires académiques, dépérir dans les domaines publiques, financiers ou politiques, ce sera pour germer avec force dans des milieux inespérés, chez de nouveaux peuples. A la différence des autres hommes, et même précédent les philosophes, enfin seul, l’artiste conserve une certaine noblesse, car l’art se doit d’être responsable et authentique face à la vie, et lui seul en est conscient.

 

 

Revenons maintenant à notre artiste. La chanson dit être né quelque part…Carlos Chacín est né aux pieds de géants de montagnes bordées de jungle du nom de Sierra Nevada, et de chaudes rives marines tropicales caribéennes, entre lesquelles s’écoulent de sompteuses rivières gorgées d’eau des cîmes pour se déverser dans la mer et s’enrichir ainsi de populations de toucans, d’iguanes, de crevettes, de flamands roses et de pêcheurs indigènes. Il naît en 1974, à cheval entre le massacre des bananerasde Ciénaga à Santa Marta et l’arrivée des conflits révolutionnaires armées, entre García Marquez et l’assassinat de l’avocat du peuple, Jorge Eliécer Gaitán, après des siècles de connivences politiques et l’oubli des communautés ethniques. C’est très sommairement l’ensemble des circonstances qui se tissent au dessus de cet espace précis des Caraïbes à l’arrivée de l’artiste. En outre, il naît comme tous ses compatriotes, au-dessus d’une fosse sociale où le riche côtoie le misérable, la paix cohabite avec la violence, où la beauté abrite la vulgarité… Carlos Chacín prend conscience de ces écarts, mais pas encore des différences à percevoir dans ces ruptures sociales. Quand bien même, là où s’installe la dialectique séparant le bon du mauvais, la guérilla du paramilitaire, le syndicaliste du politique, le pauvre du riche, la gauche de la droite… l’artiste lui suspend son crayon et commence à douter des uns et des autres, de leur même virulence, même haine, même types de rapport, même formes de discours, même manipulations… Et personne ne s’en émeut. De toute manière, c’est toujours ailleurs que se pose le cri de l’artiste, toujours ailleurs le cri de Munsch, de Bacon ou de Giacometti… il est aux antipodes du discours. Carlos doute ; pour lui, c’est surtout le cri des marteaux, les voix crissant des masses, les foules stridentes de machettes, et le silence des chaussures sans pied.

Il n’y avait aucune différence entre un graphe ou un atome et nous, malgré notre biologie et notre conscience humaine. En effet, nous nous préparons à un devenir déterminé dès son entrée en scène, même si ce devenir en soi demeure indéterminable lors de sa réalisation. C’est un devenir en vue d’un accomplissement et d’un achèvement, mais dont les cases signifiantes sont infinies et les signifiés chaque fois peuvent surprendre. A chaque instant le désir d’un sens nouveau nous invite à céder à la tentation. L’environnement et la suite d’évènements, qui nous marquent, sont autant de déterminations, mais ce n’est rien aux vues des rapports amicaux et sociaux qui vont nous unir et nous désunir. Car il y a le langage, la conscience, l’esprit et l’imagination, puis tout ce que notre volonté peut en faire. Paradoxalement, c’est là que les déterminations ne sont pas si déterminantes. Car malgré les déterminations de la culture, malgré celle de l’éducation, il existe une multitude d’approches perceptives et de suggestions affectives qui peuvent à tout moment rendre indéterminables ces conventions sociales.

Alors que le philosophe fait l’idiot, « ne pensez-vous pas ? », « vraiment ? », « mais comment ? », l’artiste cri, « ne voyez-vous pas ? », « n’avez-vous pas perçu ce silence ? », « sentez-vous la tension ? », « mais le corps vrille ! », « les bras s’arrachent sans fin ! » et « la mort hurle encore ! », « elle mord vivante, elle mord sans fin la mâchoire ».

La vie colombienne a ceci de particulier, les évènements ont coutume de s’enchaîner à coups de grands rebondissements, de cyniques attentats, de faux enlèvements, de nouveaux coupe-gorges, de faux positifs dit-on aussi, et pourtant finalement ce sont toujours les mêmes moments qui se répètent inlassablement. La condition sociale de la côte nord certainement exacerbe les actes de ses habitants, mais elle n’a pas évolué depuis des centaines d’années. C’est dans sa corruption anarchique qu’elle subsiste le mieux.

Carlos a fait une partie de ses études à l’école San Alejandro de la Havane. A mon sens, il faut bien comprendre Cuba dans sa particularité caraïbéenne, à la fois insulaire et révolutionnaire ; ce qui finalement destitue l’homme venu d’ailleurs. Pourtant, il y a un caractère commun avec les autres caraïbes, de mêmes influences, des points de connexions, mais une histoire radicalement différente à celle de la Colombie. Il y a un orgueil qui s’exprime avec d’autres mots, une soumission inconsciente différente et d’autres raisons sociales de se rebeller. 

 

En conséquence de quoi, nous affirmons que l’esquisse d’une vie est intimement liée à certains points essentiels, la terre et l’espace, les relations et les cultures, les faits et l’histoire. Mais, j’ajoute à cela le fait que les plans dimensionnés de l’existence se croisent de manière à nous responsabiliser et à nous convaincre de notre puissance de faire. Nous ne sommes pas que les produits de quelque chose, parce que nous devenons en acte. C’est notre raison empirique. Et celui qui fait sans cesse, qui créé, c’est sans doute, avant tout l’artiste. Bien que ce soit aussi le cas pour le faire existentiel et le faire scientifique. Notre animalité raisonnable ou humaine est donc un devoir éthique premier, celui d’être et de devenir responsable de ses actes. Mais l’artiste a pour cela un rôle prépondérant, un rôle d’avant-garde.

Quand naît un artiste, apparaissent des préoccupations, des litiges, des cris, et une responsabilité. L’ethosartistique, c’est de savoir être homme, animal, nature, un tout, puis écrivain ou plutôt scripteur, et donc observateur et nomade depuis son chez soi.

Parce que même si les quatre ans consacrés à l’étude de la renaissance et à la mise en forme par l’arte poveradeviennent déterminant dans l’œuvre de Carlos. On ne peut l’extraire de l’Italie où il a vécu, de l’apprentissage en soi, et dans la durée, surtout de la mémoire d’un tout reformulé en autre chose et en d’autres lieux.

Mais je préfère prendre le graphe qui est esquissé aujourd’hui par la biologie artistique singulière de Carlos Chacín. Parce qu’on aura tôt fait de croire que sa relation aux objets de son existence annonce un discours précis ou pire encore la volonté de dénoncer quelque chose. Et je pense que rien n’est plus faux.

De mon point de vue, son arrivée en 2010 à Paris est la plus révélatrice. Le fait qu’il y ait trouvé sa zone de confort n’est pas une chose anodine. C’est à partir de ce moment-là que l’expression de nouvelles tensions et points de résistance se fait. Il prend en effet, une certaine distance par rapport au local colombien et il annonce désormais des singularités plus universelles. Carlos Chacín devient l’observateur d’un monde plus grand, et participe autrement au ratio nécessaire entre le continent américain et un monde européen.

Je précise que demeurer strictement dans la responsabilité de l’unité humaine, de ce qu’est la nature, ce qu’est la vie et l’existence et de ce que sont les sciences et les mécaniques en place, ce n’est ni réducteur, ni abstrait, comme on pourrait le penser.  On peut le démontrer à partir d’exemples précis. Que ce soient, les impressions, les libertés, les consommations, les souffles et respirations, les « phototropies, il y a toujours une unité perceptible et sensitive de l’artiste, qu’est la question de la responsabilité des objets liés à notre existence. Le poumon et la fibre naturelle, la valise et la terre, le macheteet la voix, le marteau et la parole, la mâchoire et le ciment, etc. Ils sont autant d’unités expressives en soi. Si je dois être encore plus précis, il y a les matières naturelles, les formes humaines telle que la mâchoire, mais aussi les matériaux humains tels que le ciment ou encore le barbelé. Comment et pourquoi l’humain devient ce barbelé ? Ou encore comment ce simple barbelé dépasse sa fonction d’outil pour devenir dans un temps qui nous est supérieur la condition humaine ? Qui survivra à l’éternité, la mâchoire ou le fil barbelé ?

Sous cette condition esthétique, il importe maintenant moins de savoir d’où vient Carlos Chacín et par où il est passé, que de savoir saisir ce qu’il nous rapporte dans son œuvre. Le silence imposant des marteaux parlent-ils à l’infini désarroi de la mâchoire, à l’indifférence du ciment et des barbelés, au fourmillement anonymes des valises ? L’entendons-nous depuis l’Europe, l’Amérique ou même l’Asie ? Carlos n’est plus aujourd’hui un corps biologique façonné par une région et une autre du monde, car il est devenu un artiste nomade quoique casanier qui s’interroge sur cette condition de nomade au travers de l’expression des objets, des outils et des organes. Pour être encore plus précis, quand il est question de violence, d’immigration ou d’écologie, il y aura toujours un point de départ, le macheteou le marteau des caraïbes, le bambou ou le bananier des tropiques et le ciment de nos villes, mais ce n’est là que le doigt de l’artiste, car il désigne en fait quelque chose qui nous est propre à tous en tant qu’homme, le nomadisme et l’immobilité, le changement et la tradition, le poumon et la mort, les migrations et l’attachement, le voyage et la perdition, la mâchoire et le mutisme… quelque chose qui s’exprime et qu’on entend pas ou mal, parce que nous ne voyons pas les mêmes unités que lui.

 

 

Santi Montero – Barcelone, juillet 2018.

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